Mauro PERESSINI

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Mauro Peressini est né à Montréal de parents du Frioul, arrivés au Canada en 1953. Déjà, le simple fait que ses parents soient originaires du nord de l’Italie – et qui plus est d’une région relativement marginale culturellement– a eu quelques effets. La majorité des « Italo-canadiens » étant originaires du sud de l’Italie, Mauro Peressini et ses parents ont donc fait partie d’une minorité (« Frioulans » ou « Italiens du Nord ») intégrée à une majorité (« Italiens du Sud ») qui elle-même représentait une minorité (« Italiens ») au sein d’une majorité (« Canadiens »). Et si on a joute à cela qu’au Québec cette majorité était composée de « francophones » (les « Canadiens-français » devenus plus tard les « Québécois » et plus tard encore les « Québécois francophones » ou « de souche » …) qui eux-mêmes sont une minorité dans un ensemble fédéral canadien majoritairement composé d’« anglophones », on aura compris que Mauro Peressini n’a pu échapper aux questionnements, débats, relations de pouvoir, relations xénophobes ou autres qui tournent autour des identités ethno-nationales. Le bon côté de tout cela, est que cette situation l’a mis très vite face à un paradoxe qui est devenu plus tard le fondement de ses recherches. D’un côté, il a évolué dans un monde où les catégories identitaires ethno-nationales (« Italiens », « Italo-canadiens », « Québécois », « Canadiens », etc.) prennent une importance extrême – voire obsessive – dans la définition et la description de soi et des autres. De l’autre, lorsqu’on examine honnêtement ce qui, dans la vie de chacun, détermine ce qu’il est vraiment (façons de faire et de penser : connaissances, croyances, valeurs, goûts, principes éthiques ou religieux, etc.), on ne peut échapper à un constat : ces identités ethno-nationales ne jouent réellement qu’un rôle marginal en comparaison avec une foule d’autres déterminants : le fait d’être né d’un père ou d’une mère possédant tel ou tel caractère; rencontres, amours et événements marquants au cours d’une vie; âge, sexe, profession, environnement naturel, lectures, positions politiques, etc.). En fait, ces grossières macro-catégories que sont les identités ethno-nationales n’en viennent à jouer un rôle important pour les acteurs que parce que le contexte social dans lequel ils vivent les leur impose : contexte où un ensemble de gens sont vus comme une minorité ethno-nationale vivant au sein d’une majorité ethno-nationale qui est elle-même une minorité ethno-nationale, etc., etc.

Dans son doctorat (Ph.D. obtenu en 1992 au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal) comme dans son emploi de conservateur au Musée canadien des civilisations (1992 à ce jour) Mauro Peressini s’est donc penché sur les divers facteurs (généralisation de la forme politique de l’État-Nation et de l’idéologie nationaliste depuis le XIXe siècle; popularisation, en sciences sociales, du début du XXe siècle jusqu’aux années 1970, de l’idée d’une humanité composée de « cultures » pouvant être décrites comme des réalités empiriques homogènes, distinctes et stables; politique canadienne du multiculturalisme particulière avec entre autre les notions de « Peuples fondateurs » pour les Canadiens d’origines française et anglaise, etc.), qui ont fait qu’il est devenu aujourd’hui habituel, dans une société comme le Canada, d’aborder les questions liées aux populations issues de l’immigration (adaptation, tensions, conflits, etc.) en réduisant les acteurs en présence à leurs identités ethno-nationales (les « Italiens », les « Chinois », etc.), parfois supranationales (les « arabes », les « Juifs », etc.), et en expliquant leurs pratiques par les supposées « cultures » correspondantes (« culture italienne », « chinoise », « arabe », etc.). Outre le fait que ce type d’explication aboutit à faire croire que de telles identités et cultures sont des réalités indépendantes de toute construction sociale (essentialisme et positivisme), sa généralisation réussit à masquer une évidence : à savoir que les acteurs en question élaborent leurs pratiques et stratégies comme n’importe quel autre acteur : en fonction d’une multiplicité d’identités de divers types (identités ethno-nationales certes, mais aussi locales, familiales, de classe, professionnelles, liées à l’âge, au sexe, aux convictions politiques, aux goûts esthétiques, à la citoyenneté, etc.) construites à partir d’une réalité culturelle complexe dont le matériau est hétérogène, métissé et changeant.

Pour mettre en lumière cette multiplicité identitaire des acteurs, Mauro Peressini a utilisé l’approche des récits. Cela dit, il ne conçoit pas le récit de vie, comme cela se passe dans un projet d’histoire sociale par exemple, comme un récit de pratiques passées qui, par recoupement avec d’autres récits et d’autres sources d’information, peut servir à reconstruire des processus passés. Il est plutôt conçu pour ce qu’il est lui-même : une pratique – la pratique du récit – par laquelle un narrateur construit pour un interlocuteur (le chercheur) l’histoire de sa vie dans le but d’offrir une image de soi. S’agissant d’une image de soi construite diachroniquement – par la description d’un parcours – le narrateur se voit dans l’obligation, non seulement de relater une série de pratiques, de décisions, de stratégies, etc., mais aussi de les expliquer. Ces explications passent par la mise en scène des personnages présents dans son histoire (le narrateur ou autrui). Ceux-ci peuvent se présenter tantôt comme « objets » de forces, de circonstances, de hasards sur lesquels ils n’ont pas prise, soit comme « sujets » : comme acteurs dont les rationalités spécifiques, mettant en jeu des valeurs, traditions, savoirs, croyances, convictions, règles ou normes de comportements, principes éthiques ou religieux, etc., sont la source de leurs actions. Le récit de vie nous offre alors, pour chaque personnage et en particulier pour celui du narrateur lui-même, une multitude d’assujettissements simultanés ou successifs à diverses identités. Analysées en fonction des tranches de vie racontées, des thèmes abordés et des valorisations ou dévalorisations explicites ou implicites dont elles font l’objet, les apparitions de ces sujets identitaires multiples permettent de relativiser l’importance de l’assujettissement à l’identité ethno-nationale et la valeur qu’on lui accorde, tout en révélant les stratégies de mobilité identitaire adoptées par les narrateurs pour déjouer les règles du jeux ethnique.


courriel: Mauro.Peressini@civilisations.ca

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