Matilde CALLARI-GALLI
From Precis
Un regard sur mon travail dans le domaine de l’anthropologie depuis 1966 met au jour deux caractéristiques principales : une inquiétude diffuse et une passion pour la différence. En effet, nombreux sont les lieux de mes recherches et nombreuses sont les institutions vers lesquelles je me suis tournée dans l’espoir de transformer les résultats en opérativité : la Sicile des années 1960, les écoles pour enfants à Bologne, les phénomènes migratoires et les rapports interculturels en Europe, le conflit entre les droits et les devoirs dans le vécu quotidien des villes, le tourisme culturel au Cambodge, en Bulgarie et dans les Balkans.
Cette variété de lieux et de domaines d’étude trouve une certaine unité dans ma passion constante pour la multiplicité des langues, des codes, de la phénoménologie que chacun de ces aspects de la vie sociale et culturelle recèle et déploie : les différences de niveaux culturels des analphabètes que j’ai étudiés en Sicile (Né leggere, né scrivere [Ni lire, ni écrire], Feltrinelli, Milan, 1970, avec G. Harrison), la différence dans les formes de communication qui existent dans les écoles pour enfants de la région Emilie (Come comunicano i bambini [Comment communiquent les enfants], Il Mulino, Bologne, 1980, avec P. Bertolini), les différences au sein des « communautés touristiques » (In Cambogia [Au Cambodge], Meltemi, Rome, 1997), les différences qui traversent aujourd’hui tous les contextes urbains (Nomadismi contemporanei [Nomadismes contemporains], sous la dir., Guaraldi, Rimini, 2003 ; Mappe urbane [Cartes urbaines], sous la dir. Guaraldi, Rimini, 2007).
D’autres différences encore jalonnent ce parcours, plus intimes si l’on veut, moins explicites mais plus tourmentées peut-être : au début de mon travail, j’ai subi, comme tant d’autres anthropologues, la fascination de l’ « ailleurs », qui s’est immédiatement traduite, à travers les filtres idéologiques de ma jeunesse, en une attraction pour la culture subalterne, les ghettos et la plèbe rurale, leurs luttes et leurs défaites : les ghettos et les campagnes fouillés dans la mémoire des familles de cette île qu’un « picciotto », un garçon de quatorze ans, à la suite de Garibaldi d’abord, puis de l’armée italienne, quitta pour entreprendre, premier de ma famille, la remontée vers le nord de la péninsule. En même temps, et presque aussitôt, je fus séduite par l’ « ici », par cette articulation inédite, et néanmoins toujours déchirante et cruelle, des différences dans l’émigration, dans les processus de globalisation et dans les relations interethniques, différences que les multiples nomadismes contemporains amplifient et rendent plus insaisissables. Et au-dessus de tout cela, reste le dilemme de cet écart impossible à combler entre celui qui interprète et celui qui est interprété, celui qui parle et celui qui est relégué dans un silence anonyme.
